Jouer un rôle, ou devenir soi ?
Un malaise revient chaque année : à quoi bon demander pardon à Yom Kippour si nous retombons toujours dans les mêmes travers ? Entre les deux boucs, Rabbi Elazar ben Dourdia et Kol Nidré, le texte propose un renversement inattendu.
Tichri 5787
Kippour : Et si ce jour-là révélait notre vrai visage ?
Un malaise, chaque année ?
Nous avons traversé le mois d’Eloul, Roch Hachana et les dix jours de Techouva. Nous avons essayé de nous améliorer : quelques progrès, quelques échecs, mais souvent le sentiment de stagner. Nous arrivons maintenant au grand jour : Yom Kippour. Une journée entière de jeûne et de prière, pour demander pardon de nos fautes.
Mais un malaise revient chaque année. Depuis l’enfance, nous demandons pardon et promettons de changer. Et chaque année, le scénario se répète : les dix jours de Techouva s’achèvent, et nous sommes toujours les mêmes. Nos résolutions tiennent quelques jours, au mieux jusqu’à Souccot ; tenir jusqu’à ‘Hanouka ferait déjà de nous des Tsadikim. Alors, qui trompons-nous ? Notre Techouva a-t-elle encore un sens, si nous savons dès le départ que nous retomberons dans nos anciennes habitudes ?
Le Pirkei DeRabbi Eliezer rapporte que le Satan vient le jour de Yom Kippour pour accuser le peuple d’Israël, mais il ne lui trouve aucune faute. Il se tient devant Hachem et dit : « Tu as un peuple sur terre qui est comme les anges : pieds nus, sans manger ni boire, pur de toute faute. » Hachem retient ce témoignage, sorti de la bouche de l’accusateur lui-même, et pardonne. Le Maharal écrit de même dans sa Dracha de Chabbat Chouva : toutes les Mitsvot de ce jour ont pour but d’éloigner de l’homme tout ce qui est matériel, jusqu’à ce qu’il ressemble à un ange.
Alors ? Nous déguisons-nous pour un jour, ou est-ce justement ce jour-là que nous découvrons qui nous sommes vraiment ?
Deux boucs, un seul tirage au sort
Le jour de Yom Kippour, on prend deux boucs : l’un pour Hachem et l’autre pour Azazel. Les Sages disent qu’ils doivent être identiques : même apparence, même taille, même valeur. L’un comme l’autre peut être destiné à Hachem. Seul le tirage au sort détermine la destination de chacun : l’un entre à l’intérieur, dans le Saint des Saints, tandis que l’autre est envoyé dans le désert.
De tous les animaux, c’est le sang du bouc qui ressemble le plus au sang de l’homme. C’est pourquoi les frères de Yossef ont trempé sa tunique dans le sang d’un bouc. Lorsque son sang est aspergé à l’intérieur du Beit HaMikdach, c’est comme si notre propre sang était aspergé, comme si l’homme lui-même était introduit dans l’endroit le plus saint qui soit.
C’est là, explique le Maharal, que se trouve tout le secret de Yom Kippour : si l’homme peut être introduit dans le Saint des Saints, c’est que ses fautes ne font pas partie de lui. Sa place est à l’intérieur ; celle de la faute est à l’extérieur. Le simple fait que l’homme puisse se tenir devant Hachem prouve donc que la faute n’est qu’un vêtement, quelque chose qui le recouvre sans jamais devenir lui.
Elazar ben Dourdia : quand la faute devient une identité
La Guemara raconte l’histoire d’Elazar ben Dourdia, qui avait commis toutes les fautes du monde. Lorsqu’il a voulu faire Techouva, il s’est tourné vers les montagnes et les collines, vers le ciel et la terre, vers le soleil et la lune, et les a priés d’implorer miséricorde pour lui. Tous lui ont répondu : nous ne pouvons pas t’aider. Jusqu’à ce qu’il dise : « Cela ne dépend que de moi. » Il a alors posé sa tête entre ses genoux et a pleuré jusqu’à ce que son âme sorte. Une voix céleste s’est alors faite entendre : « Rabbi Elazar ben Dourdia est destiné à la vie du monde futur. »
Chez lui, la faute était déjà devenue une partie de son identité. Pour s’en séparer, la Techouva seule ne suffisait pas : il fallait la mort. Mais la plupart d’entre nous n’en sont pas là. Nous fautons, mais la faute ne fait pas partie de nous : elle n’est qu’un vêtement extérieur.
« Cela ne dépend que de moi »
Le début même de l’histoire de Rabbi Elazar ben Dourdia enseigne un grand principe. Au départ, il cherchait la cause chez tous les autres : les montagnes et les collines, ce sont les parents ; le ciel et la terre, ce sont les forces de l’âme qu’il a reçues d’Hachem ; le soleil et la lune, ce sont les Tsadikim et les Rabbanim.
Nous avons nous aussi tendance à attribuer notre situation à la maison dans laquelle nous avons grandi, à notre environnement, à nos parents, au Yetser Hara, aux difficultés et aux épreuves. Mais tant que l’homme attribue sa situation aux autres, il ne peut pas changer. C’est seulement lorsqu’il dit : « Cela ne dépend que de moi » que la Techouva commence.
Un jour pour nettoyer
Dans le langage des Sages, « Kippour » signifie également essuyer, comme dans le traité Zeva'him. Yom Kippour est un jour où l’on nettoie. Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre, mais de retirer ce qui nous recouvre. L’éclat, lui, n’a jamais disparu.
Le point qu’on ne peut pas abîmer
Yom Kippour est aussi le jour où nous avons reçu les secondes Tables de la Loi, le jour où le lien entre le peuple d’Israël et la Torah s’est révélé à nouveau. On comprend alors : tout ce qui appartient à la Torah, c’est nous ; tout ce qui nous en éloigne est extérieur à nous.
À l’intérieur de chaque Juif se trouve un petit Saint des Saints, un point intérieur qu’on ne peut pas abîmer. C’est ce que nous disons chaque matin : « L’âme que Tu m’as donnée est pure. » Dans son essence même, le Juif veut le bien. Mais le Yetser Hara intervient aussitôt et le détourne de cette volonté. Le vrai « moi », représente ce point intérieur qui recherche le bien. Le Yetser Hara, lui, nous fait croire le contraire. C’est pourquoi un Juif qui accomplit une Mitsva Chelo Lichma (sans les bonnes intentions) est considéré comme un Tsadik. Chez un non-Juif qui agit Chelo Lichma, c’est comme s’il n’avait rien fait. Car le Juif, au plus profond de lui-même, veut réellement faire le bien.
Quand un Juif faute, ce point intérieur ne disparaît pas : il est seulement recouvert. Comme une voiture neuve sur laquelle la poussière s’accumule jusqu’à ce qu’on ne voie plus sa couleur : la couleur n’a pas changé ; il faut simplement enlever la couche de poussière.
Les maîtres du Moussar disent qu’Hachem juge l’homme là où il en est à cet instant. Si, maintenant, l’homme veut vraiment être proche d’Hachem, même s’il sait qu’il va encore échouer, son point intérieur s’est révélé. C’est ce point-là qu’Hachem regarde et qu’Il aime.
Kol Nidré : tu n’es pas prisonnier
La faute emprisonne l’homme, lui donnant l’impression qu’il n’a aucun moyen d’en sortir : « C’est moi, c’est ma vie, je ne peux pas vivre autrement. » C’est aussi ce que signifie l’ouverture de Yom Kippour avec Kol Nidré : un vœu, c’est ce qui attache l’homme. Combien de fois se dit-on : « Je dois, je suis obligé, je ne peux pas faire autrement, c’est ma nature. »
Kol Nidré vient nous dire : tu es délié. Tu n’es pas ta faute, tu n’es pas ton désir. Les cinq interdictions de Yom Kippour nous enseignent la même chose : tu n’es pas obligé de manger, tu n’es pas obligé de boire, tu n’es pas obligé d’être esclave de ton corps. Tu peux te libérer et redevenir celui que tu es vraiment.
La part de gâteau
On raconte qu’il y a environ soixante-dix ans, pendant une période de pénurie en Eretz Israël, les enfants d’une école terminèrent l’étude d’un traité. Le Rav demanda à sa femme de préparer un peu de gâteau avec le peu de farine qui restait à la maison, et chaque enfant reçut une petite part. L’un des enfants se dit : cela fait déjà deux jours que mon père ne mange pas pour que je puisse manger, cette part lui revient. Il l’enveloppa dans son mouchoir. Mais toute la journée, il ne cessa d’y penser. Au début, il se contenta de la regarder. Puis il la sentit. Ensuite, il lécha une toute petite miette. Quand il arriva chez lui, il ne restait plus que quelques miettes.
Il les donna à son père, honteux. Son père le prit dans ses bras et lui dit : « Mon fils, tu as pensé à moi toute la journée en voulant m’apporter ce gâteau. Il est vrai que le désir a été plus fort, mais ton cœur était avec moi. »
Voilà ce qu’est Yom Kippour
Il en va de même pour nous. Hachem nous a fait descendre dans un monde rempli d’épreuves et de désirs, et nous voulons Lui rendre une âme pure. Parfois nous tombons, et parfois nous ne faisons que « goûter ». Mais si, tout au long du chemin, nous voulons vraiment être à Lui, Hachem ne regarde pas seulement les miettes : Il voit le combat, et ce point intérieur qui n’a jamais cessé de L’aimer.
Voilà ce qu’est Yom Kippour : pas un jour où l’on devient quelqu’un d’autre, mais un jour où l’on découvre qui l’on a toujours été. Car la faute, ne nous représente pas : nous appartenons au Saint des Saints, et le reste n’est qu’un revêtement.
Le peuple d’Israël est saint : « Même les plus vides parmi toi sont remplis de Mitsvot comme une grenade. »
