Les Trois Semaines font monter le deuil jusqu'à Tichea Béav, avant que le 15 Av n'apporte la plus grande des joies. Que pleurons-nous réellement, et que cache cette douleur ?
Introduction
Du sommet du deuil au sommet de la joie
Nous voici entrés dans Ben HaMetsarim, les Trois Semaines - ces jours où le peuple juif porte le deuil. Un deuil inhabituel qui s'intensifie progressivement, au lieu de s'apaiser avec le temps.
Dès le 17 Tamouz, on ne se marie pas ; à partir de Roch ‘Hodech, on ne mange plus de viande ; la semaine où tombe Tichea Béav, on ne se douche plus. Puis arrive Tichea Béav, le sommet du deuil : on ne mange pas, on s'assoit par terre, on ne porte pas de chaussures en cuir…
Et moins d'une semaine plus tard survient déjà le 15 Av, dont la Guémara affirme : « Il n'y a pas eu de jours de fête pour Israël comme le 15 Av. »
Comment passe-t-on du sommet du deuil au sommet de la joie en quelques jours à peine ?
Vivre dans le présent
Pour répondre à cette question, il faut comprendre la raison de ce grand deuil.
On ne pleure pas le passé. Un Juif vit dans le présent.
Certaines personnes restent enfermées dans le passé : elles regrettent ce qu'elles ont fait, ou n'ont pas fait, et s'imaginent qu'en changeant le passé, elles seraient enfin heureuses…
D'autres restent tournées vers le futur : bientôt je ferai, quand j'obtiendrai ceci ou cela, alors je serai heureux.
Mais un Juif doit vivre dans le présent. Le passé n'est plus là, le futur n'est pas encore arrivé. Il n'y a que le présent.
Comme dit le verset : היום אם בקולו תשמעו « Aujourd'hui, si vous écoutez Sa voix ».
Quand quelqu'un veut se renforcer dans une Mitsva, il pense déjà à ce qui se passera dans un an. Comment va-t-il réussir à tenir bon tout ce temps ?
Le conseil est simple : prendre cette décision pour aujourd'hui seulement. Demain sera un autre jour - pour l'instant, il n'y a que celui-ci.
On ne pleure pas ce que nous n'avons jamais connu
Revenons à notre sujet.
‘Hazal comparent les pleurs sur le Beit HaMikdach à l'histoire d'une mère. Au moment de l'accouchement, les médecins lui annoncent : « Il faut choisir : toi ou le bébé. Nous ne pouvons pas vous sauver tous les deux. »
Après beaucoup de larmes, elle choisit son enfant. Elle renonce à la vie pour donner la vie.
L'enfant grandit avec l'histoire de sa maman qui a renoncé à la vie pour lui.
Le jour de sa Bar Mitsva, jour de la disparition de sa mère, le père attend le Kaddich de son fils.
Mais le fils récite le Kaddich sans pleurs, sans émotion particulière.
Le père, bouleversé, lui demande :
« Comment peux-tu ne rien ressentir ? Ta mère a renoncé à la vie pour toi ! »
Et le fils répond :
« Papa, j'ai beaucoup entendu parler d'elle. Mais je ne l'ai jamais connue, je ne l'ai jamais vue. Comment pourrais-je pleurer quelqu'un que je n'ai jamais rencontré ? »
Il en va de même pour nous : on ne peut pleurer une chose que l'on n'a jamais connue.
Ce que nous pleurons est donc forcément un manque bien réel, ressenti aujourd'hui, dans notre propre génération - un manque qui appartient à chacun d'entre nous.
Quelle est donc cette chose qui nous manque tant ?
Le ‘Hourban que l'on ne ressent plus
Dans les générations précédentes, on ressentait le ‘Hourban. On en portait le deuil comme un monde qui s'effondre.
On raconte que, dans la Yechiva du ‘Hatam Sofer, on récitait chaque nuit le Tikoun ‘Hatsot en pleurant la destruction du Beit HaMikdach.
Une nuit, un étudiant officiait comme ‘Hazan pour le Tikoun ‘Hatsot - et ne pleura pas.
Le ‘Hatam Sofer demanda alors qu'on vérifie s'il n'était pas un Maskil :
« Un jeune homme qui ne pleure pas au Tikoun ‘Hatsot, en pleine année, est certainement un Maskil ! »
Aujourd'hui, on cherche au contraire à alléger le deuil autant que possible. Nous organisons des Siyoumim, nous trouvons mille façons d'en adoucir les restrictions.
Et celui qui veut malgré tout ressentir un peu le ‘Hourban cherche un cours qui le rend plus concret, pour pouvoir, ne serait-ce qu'un instant, verser quelques larmes sur ce qui nous manque.
Que s'est-il donc passé ?
Il y a deux cents ans, on ressentait encore le ‘Hourban. Ces générations non plus n'avaient pas connu le Beit HaMikdach ; elles vivaient elles aussi plus de mille ans après sa destruction. Et pourtant, elles en ressentaient profondément l'absence.
Quant à nous, nous ne comprenons même plus ce que l'on attend de nous.
Le Beit HaMikdach n'était pas un musée
Le Beit HaMikdach n'était ni un monument historique ni un site classé à l'UNESCO.
Quand les Romains l'ont détruit, une voix céleste proclama : « Une maison déjà détruite, tu as détruit. »
Le bâtiment, en lui-même, n'avait aucune valeur : le Beit HaMikdach ne se résumait pas à une construction, mais à ce qui y résidait.
Notre lien avec Hachem
Lorsqu'une personne arrivait au Beit HaMikdach, elle percevait Hachem avec une clarté extraordinaire.
Elle y entrait, ressentait une atmosphère de sainteté, apportait un Korban - et le chant des Levi'im faisait fondre son cœur, jusqu'à dissoudre les couches déposées sur son âme et lui rendre toute sa pureté.
C'est la raison pour laquelle il existait une Mitsva de monter au Beit HaMikdach trois fois par an.
Trois fois par an, on se ressourçait en Emouna, puis on rentrait chez soi, on reprenait son travail, et l'on voyait Hachem dans chaque chose.
Par exemple, lorsqu'un homme regardait une table, il percevait Hachem.
Les Sfarim expliquent qu'à la création du monde existait une lumière particulière, permettant de voir d'un bout du monde à l'autre. Hachem l'a ensuite réservée aux Tsadikim, pour le monde à venir.
Cette lumière, disent-ils, permet de voir bien au-delà d'une table ou d'une chaise : les Tsadikim y voient ce qui, dans chaque chose, les relie à Hachem.
Ce qui nous manque vraiment
Tant que le Beit HaMikdach n'est pas reconstruit, c'est cette réalité qui nous manque.
Nous vivons dans un monde où la présence de Hachem nous est voilée.
Nous traversons notre vie comme si le monde fonctionnait de lui-même, comme si chacun était seul maître de ses actes, et comme si les événements n'étaient que le résultat des décisions des hommes.
Pourtant, ce n'est qu'une illusion.
Le monde nous cache Hachem.
Voilà ce que nous avons perdu.
Voilà ce que nous pleurons.
Il est vrai que nous nous rapprochons de la Gueoula complète, et qu'il est difficile de porter ce deuil.
Mais, plus profondément encore, ce qui nous fait souffrir, c'est de ne plus vivre avec cette perception claire de Hachem.
Ce que révélera le Machia’h
À sa venue, le Machia’h ne transformera pas le monde et n'apportera pas de nouveautés : il viendra simplement révéler Hachem. Une lumière si intense brillera que la présence divine deviendra une évidence absolue, perceptible dans chaque objet, chaque parole et derrière chaque action humaine.
Il est possible de vivre cette Gueoula dès aujourd'hui. À l'image de certains Tsadikim, celui qui s'habitue dès à présent à voir Hachem en toute chose vit déjà à la lumière du Machia’h.
David HaMelekh : voir Hachem dans l'obscurité
David HaMelekh était l'homme le plus pourchassé au monde. Son beau-père et son fils voulaient le tuer, il était rejeté par ses frères, et même sa vie lui avait été donnée en cadeau par Adam HaRichon : il ne méritait même pas de vivre. Et malgré tout, toutes ses prières et toutes ses louanges allaient à Hachem ! C'est ainsi qu'il a mérité d'être le quatrième pied de la Merkava. Il vivait dans l'obscurité, et pourtant il voyait Hachem.
C’est pour cela qu’il a institué le Tikoun ‘Hatsot : même dans l’obscurité la plus profonde, à l’heure la plus sombre de la nuit, Hachem est encore là, avec toi.
‘Hazal racontent qu’une harpe était suspendue au-dessus du lit de David : quand le vent du nord se levait, il se dressait comme un lion. Ce vent souffle sur le monde entier - mais lui seul en perçoit l’appel.
Voilà pourquoi David est le Melekh HaMachia’h : c’est lui qui sait nous apprendre à voir Hachem au cœur même des épreuves, jusque dans l’obscurité la plus totale.
L'amour caché derrière le ‘Hourban
Selon le Rama, on ne revêt pas les habits de Chabbat à Chabbat ‘Hazon. Le Ari HaKadoch, lui, enseigne le contraire : les revêtir malgré tout.
L’explication est la suivante : vue de l’extérieur, la destruction du Beit HaMikdach est bien une tragédie - le plus grand malheur qu’ait connu le peuple juif. Mais derrière cette douleur se cache, en réalité, un amour immense.
On raconte qu’un jour, Rabbi Akiva vit un renard sortir du Kodech HaKodachim. Les Tannaïm présents se mirent à pleurer, alors que lui se mit à rire. On lui demanda : « Pourquoi ris-tu ? » Il répondit : « Hachem a déversé Sa colère sur du bois et des pierres. »
Quand Hachem a détruit le Beit HaMikdach, Il a renoncé à Sa maison, mais Il n'a pas renoncé à nous.
עמו אנכי בצרה : « Je suis avec lui dans la détresse ». Et ainsi de nombreux versets nous montrent que la Chékhina descend avec nous en exil, et tant que nous n'en sommes pas sortis, la Chékhina demeure en exil avec nous.
Au fond, la rencontre
C'est pour cela que le deuil commence dès le 17 Tamouz et ne cesse de s'intensifier, étape après étape, jusqu'à Tichea Béav : on s'assoit alors par terre, on pleure, on lit les Kinot et la Méguilat Eikha.
Et c'est justement là, au sommet du deuil, qu'à midi on se relève pour s'asseoir sur une chaise : le détachement du deuil commence.
C'est précisément au sommet du deuil que l'on rencontre Hachem, qui nous dit : « Je suis avec toi dans la détresse. Je te cherche ; c'est toi qui ne Me vois pas.
Voilà pourquoi J'ai détruit le Beit HaMikdach : J'ai préféré renoncer à Ma maison plutôt que de renoncer à toi. »
C'est là qu'on découvre l'amour de Hachem, qu'on apprend à Le voir dans chaque chose - et il n'existe pas de joie plus grande que celle-là.
Av, le père
C'est ainsi que, moins d'une semaine après Tichea Béav, tombe le 15 Av.
« Il n'y a pas eu de jours de fête pour Israël comme le 15 Av. »
On s'est alors demandé : comment passe-t-on si vite du plus grand deuil à la plus grande joie - et qui plus est, en un même mois ?
Mais les Tsadikim expliquent que ces deux jours puisent à la même racine : Av, du mot Aba, le père.
Quand un père punit son fils pour une faute, on ne voit, de l'extérieur, que la punition : cela fait mal. C'est pour cela qu'on s'assoit par terre le 9 Av et qu'on pleure.
Mais dès le 15 Av, on commence à percevoir l'intériorité de ce père : l'immense amour que Hachem nous porte.
Et quand ce côté du père se dévoile, tout s'éclaire : il n'y a plus de questions, et il n'existe pas de joie plus grande.
Conclusion
Regarde notre point juif
Et alors on dit à Hachem, comme il est écrit dans la Michna à propos du 15 Av :
« בחור, שא נא עיניך וראה מה אתה בורר לך. אל תתן עיניך בנוי… תן עיניך במשפחה »
« Jeune homme, lève les yeux et regarde ce que tu choisis. Ne pose pas tes yeux sur la beauté, sur l'apparence extérieure… pose tes yeux sur la famille. »
Lorsque Tu agis envers nous à travers la douleur, nous ne regardons pas l'extérieur, la souffrance apparente, mais l'intériorité : l'amour que Tu nous portes.
Alors Toi aussi, Hachem, pose Tes yeux sur la famille : ne regarde pas notre extérieur, nos fautes, mais regarde notre intériorité - ce point juif qui, en nous, n'aime et ne veut que Toi.