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Kollel Torat Chem

Chavouot

Chavouot — Limite ou proximité

Le don de la Torah, sommet de proximité avec Hachem, semble pourtant marqué par d'innombrables limites. Et si ces limites n'étaient pas un obstacle au lien, mais ce qui le rend possible ?
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Extrait de Chavouot 5786 · Chavouot — Limite ou proximité 11 min de lecture

Quand on évoque le don de la Torah, il semble à première vue qu'il s'agisse de la plus grande proximité de Hachem avec Son peuple. Hachem voulait offrir Sa Torah, ce cadeau qu'Il avait gardé deux mille ans, et cherchait à qui le donner ; et finalement, Il le confie à Son peuple, Se révèle à eux,
«Panim bépanim diber Hachem imakhem», face à face Hachem vous a parlé. Hachem a ouvert les sept cieux, dévoilant à Son peuple tout Son amour.

Et pourtant, c'est précisément à ce moment d'amour que l'on rencontre des limitations sans fin: les Yémé Hagbala (les jours de retrait), Moché Rabbénou ajoute encore un jour de lui-même, il est interdit au peuple de monter sur le Har Sinaï, «Hagbel et hahar», délimite la montagne, Aharon, les Cohanim et les anciens sont eux aussi limités, et même Moché Rabbénou, qui peux s'approcher, ne peut monter jusqu'au sommet !

Pourquoi rencontre-t-on cette limitation justement à ce moment de proximité ?

Dans le mariage se retrouve cette même contradiction: lorsqu'un homme épouse une femme, le terme Kiddouchin signifie qu'elle lui sera réservée, qu'elle lui sera particulière, mais en même temps elle devient interdite au monde entier ! Pourquoi donc la proximité entraîne-t-elle la limitation ?

Pour répondre à cette question, on peut soulever une autre interrogation. Il est connu qu'au don de la Torah, Hachem a fait le tour de toutes les nations et leur proposa la Torah, afin qu'elles n'aient aucun prétexte pour dire : pourquoi as-Tu donné la Torah à Israël et pas à nous ? Aussi il proposa à chaque nation la Torah, mais celles-ci demandèrent ce qui y était écrit, et Hachem, au lieu de leur exposer les belles choses qu'elle contient, il y a le Chabbat, il y a les jours de fêtes…, leur montra la Mitsva la plus difficile pour eux. Or, les nations du monde pourraient venir prétendre : pourquoi à Israël n'as-Tu pas montré ce qui leur était difficile; à nous, Tu as montré le coté difficile, c'est pour cela que nous n'avons pas accepté la Torah ; si Tu nous avais montré le beau côté, nous l'aurions acceptée et nous aurions ensuite surmonté les difficultés.

On pourrait répondre que les Bnei Israël n'ont pas demandés ce qui y est écrit mais ont déclaré « Naassé Vénichma ». Mais le Avné Nézer répond autrement.

Selon le Avné Nézer, à Israël aussi Hachem commença par la Mitsva la plus difficile pour eux : la Mitsva de Hagbala ! La Mitsva de la limitation est un commandement qui est contre la nature juive et opposé à l'essence même de l'âme divine.

L'âme divine est H'elek E'loka Mimaal, elle vient de la lumière du Eïn Sof. C'est pourquoi les Juifs veulent engloutir le monde, tant spirituellement que matériellement, parce que leur âme brûle !

Comme l'écrit Rabbi Nahman, le cœur du Juif brûle à l'infini ; l'âme juive brûle, elle veut se rapprocher, sauf qu'elle a aussi un corps qui dissimule cette ferveur.

Aussi l'âme, par sa nature, est incapable de supporter les limites ; c'est pourquoi Hachem a prévenu, et encore prévenu, à propos de cette Mitsva de Hagbala, de peur que l'âme ne brise la limite et ne désire se fondre dans la lumière de l'Eïn Sof.

Comme explique le Or Hah'aim à propos des fils de Aharon qui par leur amour pour Hachem, il ne pouvait plus supporter leur corps et ils se sont complètement attachés à la lumière divine jusqu'à ce que leur âme quittât leur corps!

Et c'est là que se cache le secret: grâce à la limitation, et seulement de là, Israël a mérité le niveau de «Panim Bépanim», face à face. La limitation ne vient pas empêcher la proximité, elle vient au contraire la rendre possible.

La dimension de l'acte, le lien qui dépasse l'intellect

Pourquoi, faut-il des limites ?

L'explication tient à une vérité profonde sur la nature même du lien avec Hachem. « Lét mahachava tefissa béh kelal », aucune pensée ne peut Le saisir. Ni l'intellect ni le sentiment. Tous deux sont des outils limités, et jamais ils ne pourront se lier à Hachem.

C'est précisément l'acte simple qui nous relie à Lui. Lorsqu'un homme accomplit une Mitsva non par raisonnement ni par sentiment, mais simplement «parce que Hachem l'a ordonné», il se relie directement à Lui.

Les 613 Mitsvot (Taryag Mitsvot) ne sont pas un joug imposé sur nous, mais « Taryag itin », six cent treize conseils que Hachem nous a donnés sur la manière de nous attacher à Lui. Chaque Mitsva est un canal, chaque interdit est un Kéli, chaque limite est une porte.

De l'animal à l'homme, transformer la matière en Kéli

Le processus de construction de notre rapport avec Hachem se reflète dans le déroulement des jours de la Sefira.

Au début de la Sefira, pour le Korban HaOmer, on offre de l'orge. L'orge est une nourriture pour animaux. L'animal mange quand l'envie lui vient, agit par pulsion, sans poser de questions. Elle est entièrement matérielle.

À la fin de la Sefira, à Chavouot, on apporte les deux pains. Les deux pains sont faits de blé, nourriture humaine.

Telle est le travail des jours de la Sefira : passer de la bête à l'homme. Non pas fuir la matière, mais la sanctifier.

Le Messilat Yécharim distingue deux degrés : la pureté (tahara) et la sainteté (kedoucha). La pureté, s'interdire toute chose matérielle. La sainteté est supérieure, « Kadech atsmekha bémoutar lakh » : sanctifie-toi dans ce qui t'est permis. Mange, mais pour Hachem. Travaille, mais pour Hachem. « Tsadik okhèl lessova nafcho », le juste mange pour rassasier son âme. Non pas fuir le monde, mais l'élever.

Moitié pour Hachem, moitié pour vous

La Guemara rapporte une discussion. Rabbi Eliézer dit qu'à Yom Tov, on s'occupe d'une seule chose, soit de manger et de boire, soit de l'étude de la Torah. Rabbi Yéhochoua dit : moitié pour Hachem, moitié pour vous.

Et la Guemara ajoute : « Hakol modim béAtsérét débaïnan nami lakhem ». Le jour du don de la Torah, tout le monde s'accorde à dire qu'il faut aussi la part matérielle. Pourquoi? Parce que c'est le jour où la Torah a été donnée, pour montrer que ce jour est agréable et accepté par Israël.

Précisément le jour où la Torah a été donnée, on insiste sur la nécessité de manger et de boire. Pourquoi ?

C'est là toute la différence. La Torah n'est pas en dehors de la vie, elle la guide. Lorsqu'un Juif vit avec la Torah, sa vie la plus simple devient elle-même service de Hachem.

C'est pourquoi le Rabbi de Kotzk avait coutume de dire : «moitié pour Hachem et moitié pour vous», il ne faut pas le diviser dans la largeur, mais dans la longueur. Non pas une moitié du jour pour Hachem et l'autre pour soi, mais à chaque instant, dans chaque acte, à la fois pour Hachem et pour soi.

La couronne, la limite qui élargit

La Torah est appelée « Atara chéitra lo immo » la couronne dont Sa mère l'a couronné.

La couronne symbolise la puissance, mais aussi la limitation. Un roi n'est pas libre comme l'homme du commun. Il ne peut pas faire tout ce qui lui passe par la tête. La couronne le limite, justement à cause de sa grandeur.

De cette façon on peut expliquer le Passouk «Moussar Hachem béni al timass», ne dédaigne pas, mon fils, la réprimande de Hachem.

La réprimande de Hachem, c'est que tu es Son fils. Et puisque tu es fils de roi, il n'est pas digne de toi de te conduire comme un homme de la rue. La limite naît de l'honneur, non de l'oppression.

La parabole de la barrière

On peut comparer ça à une barrière. Un homme se tient sur un toit élevé, sans barrière, il a peur. Chaque pas le menace. Il avance avec prudence, presque immobile.

Que fait-on ? On installe une barrière. Une limite. On délimite l'espace. Et voici la merveille : c'est précisément à partir du moment où il a été limité qu'il peut courir librement sur toute la surface du toit. La limite ne l'a pas réduit, elle l'a libéré.

Tel est le secret de la femme comme rempart de son mari, et c'est la raison des sept tours de la mariée autour du marié sous la Houppa : la construction de la H'oma, la muraille. « Haré at mékoudéchèt li », te voici consacrée à moi, ce sont des paroles de limite. Mais cette limite est ce qui ouvre tout l'espace de la relation.

Et c'est là le secret de la Torah. «Hen yirat Hachem hi h'okhma», voici, la crainte de Hachem est sagesse, et nos Sages d'expliquer : « Hen », c'est « un » en grec ancien. La seule sagesse qui mérite le nom de sagesse, c'est celle qui mène à la crainte. Une sagesse sans crainte, sans limite, n'est pas une sagesse du tout. C'est de la sauvagerie.

Routh, la volonté

A Chavouot nous lisons la Méguila de Routh.

En quoi Routh se distinguait-elle d'Orpa ? Toutes deux avaient pris la route ensemble. Toutes deux voulaient suivre Naomi. La différence se révéla au moment où Naomi se tourna vers elles et les mit en garde. "Sachez que celui qui désobéi au Mitsvot peux être tuer par le beth Din". Elle leur parla avec raison, et Orpa, en entendant cette raison, retourna sur ses pas. Routh, elle, fut tenace. Elle s'efforça. Elle voulut véritablement.

Rabbi Nathan demande : que cherchait Naomi à travers ses arguments ? Routh voulait pourtant faire le bien ! Mais, dit Rabbi Nathan, Naomi l'éprouvait. Peut-être que maintenant, dans cet état d'élévation, Routh veut se convertir parce qu'elle pense devenir une juste. Mais même si elle devait être mauvaise et Racha, voudrait-elle encore être juive ? Sa volonté est-elle de principe, ou dépend-elle des résultats ?

Et Routh répondit : oui. Elle voulait le lien lui-même, non ses résultats. Tel est le secret de la royauté que Routh va mettre au monde, une volonté qui ne dépend de rien, une volonté pour le lien lui-même. Et c'est exactement le point auquel nous sommes appelés à parvenir à Chavouot.

Le secret de l'attente, l'excès de lumière

Mais la volonté, à elle seule, ne suffit pas. Elle peut même être dangereuse.

Moché Rabbénou ajouta un jour de lui-même, un jour de retrait supplémentaire avant le don de la Torah. Et Hachem fut d'accord avec lui. Pourquoi ?

Là réside un fondement immense que la Kabbala nous enseigne : le secret du « ribouï or », l'excès de lumière.

On peut comparer ça a la lumière, si je dirige un projecteur sur une personne ça l'éblouie, ça ne l'éclaire pas, c'est qu'une petite lumière qui pourra lui permettre de voir.

Voilà à quoi servent les Taryag Mitsvot. Elles n'ajoutent pas de la ferveur, elles la restreignent. Elles transforment le feu infini en une flamme capable d'éclairer dans le monde de l'action.

Ainsi en va-t-il de notre lien avec Hachem. Nous ne sommes pas capables de capter la lumière infinie telle qu'elle est. Si nous y étions exposés directement, nous serions anéantis. C'est pourquoi Hachem nous a donné des transformateurs : la Torah, les Mitsvot, les limites, les temps. À travers eux, nous nous lions à Lui véritablement, à Son essence, mais à la mesure de ce que nos récipients peuvent contenir.

Et l'inverse est également vrai. Celui qui possède de grandes forces et cherche à se relier par un récipient trop petit, lui non plus ne pourra pas agir.

La limitation est la proximité

Maintenant, nous pouvons revenir à notre première question. Chavouot, proximité ou éloignement ?

La réponse est qu'il n'y a là aucun paradoxe. Précisément celui qui aspire à la véritable proximité, comprend qu'il a besoin de limites. Non pas parce que Hachem serait lointain, mais parce que nous sommes finis et qu'Il est infini. Les limites ne L'éloignent pas, elles édifient en nous les récipients capables de Le recevoir.

Avant le don de la Torah, on nous a demandé trois Yémé Hagbala. Non pour nous éloigner de Hachem, mais pour nous en rapprocher. Non pour fuir la sainteté, mais pour bâtir un récipient capable de la contenir.

«Haba létaher messayine oto», celui qui vient se purifier, on l'aide. Sortir de l'impureté, il faut le faire immédiatement. Mais pour entrer dans la sainteté, là il est dit « attends ». Prépare des récipients. Ne te précipite pas.

Et tel est le secret de Chavouot. Ce n'est pas une fête de rupture des limites, c'est une fête de construction des récipients destinés à contenir Hachem. Ce n'est pas une fête d'éloignement de la matérialité, c'est une fête de sanctification de la matérialité. Ce n'est pas une fête où nous nous perdons dans la lumière, mais une fête où la lumière entre en nous.

Chavouot Saméah'.

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